On le fit loger sous l'escalier. A sa mort, on découvrit son identité I Me référant à cette légende, je n'aurais pas laissé mon Dieu "dormir sous un escalier" s’il s'était présenté à moi sous l'aspect d'un mendiant. Il aurait fallu que je retourne, point par point, tout ce que j'imaginais de Lui. On soupçonnait Dieu de manipuler les hommes par la contrainte et par la peur. Il ne les attirait que par la tendresse et par l'amour. On le soupçonnait d'avoir des complicités avec la mort des êtres chers. Il n'était en connivence qu'avec la vie. On le disait mesquin, fouineur de conscience. Nos médiocrités ne mobilisaient que Sa tendresse. On Le croyait ennemi de la joie, Il en était la source (je pense à Frédéric Nietzsche qui disait en parlant de son père catéchète : "Mon père, s’il fallait le définir, c'était: non à la vie). On L'incriminait d'être l'opium des opprimés; en réalité, Il était le chef de file de tous les mouvements de libération. On Le pensait contrarié ou jaloux de toutes nos recherches scientifiques. En réalité, Il offrait à notre investigation l'infini d'une création multiforme et splendide. On L'imaginait rancunier. Il pardonnait comme je respire. On Le croyait l'initiateur de l'Inquisition. Il en était la première victime. On disait qu'Il était une bouée de sauvetage, lorsqu'Il nous apprenait à nager. Comme pour une photographie, il aurait fallu que je plonge le négatif que je possédais à Son sujet dans le bain révélateur ...celui de la révélation.
Aujourd'hui, voilà trente-cinq ans que je suis prêtre. Je tente d'être un éveilleur de conscience, sourcier peut-être. Les jeunes que je rencontre ressemblent étrangement à l'adolescent que J'étais. Voulant monter vers le ciel, mais se fracassant la tête comme un oiseau contre une vitre. Leur élan est comme bloqué, étouffé. Comment éveiller une curiosité spirituelle ? "C'est une véritable conspiration contre l'âme ! L'âme réclame son dû". (Christiane Singer). Il est rare que les jeunes aient des parents qui puissent être pour eux des éveilleurs, des phares. des guides l
"Il y a trois grandes questions", disait l'humoriste Woody Allen: " D'où je viens ? Qui suis-je ? A quelle heure on bouffe?" Notre civilisation a privilégié la troisième question.
Le jeune passe au moins les deux tiers de son existence à l'école. Cette école ne s'est pas donnée pour but d'ouvrir les coeurs aux réalités invisibles. Je n'ai aucun compte à régler, aucune colère, mais j'al mal pour le Dieu mendiant qui reste sous Son escalier I Peuvent-ils l'entendre, les enseignants, le cri de la jeunesse : "Libérez en nous la plénitude de l'homme" ? N'ont-ils pas été sevrés de l'essentiel, eux aussi ? Je pense à cette réflexion d'un Prix Nobel de physique, Alfred Kastler, disant en 1945 à la fin de la guerre: "Ne faut-il pas avoir pour ambition d'enseigner la méditation dans les lycées, non pas pour faire des illuminés, mais pour retrouver notre moitié perdue ?"