Bonjour,
Dans un récent livre d’entretien où il évoque son cheminement spirituel, le prêtre et écrivain Stan Rougier déclare : « Aimer, c’est laisser l’autre aller son chemin. C’est destructeur d’imposer une conduite à un être que l’on déclare aimer.(…) Je réalise qu’il y a bien plus de victimes de l’amour mal construit que de victimes du terrorisme ».
Ces propos venant de quelqu’un qui pratique depuis des dizaines d’années l’accompagnement spirituel, notamment des jeunes, désigne avec lucidité ce qui constituer le cœur des déséquilibres et des violences du monde. La violence terroriste qui intéresse tant les médias n’est en effet que la petite partie émergée d’un immense iceberg, celui que Stan Rougier nomme pudiquement « l’amour mal construit ». Si le cœur de la foi chrétienne se traduit à travers les deux grands mystères de l’Incarnation et de la Rédemption, c’est bien qu’elle pressent l’ampleur tragique des manquements de l’homme à la gratuité de l’amour.
Lors de la Révolution française, Madame Roland, un des dernières victimes de la Terreur s’écria au pied de l’échafaud : « Liberté, que de crimes commet-on en ton nom ! ». On pourrait également évoquer les désastres, voire les crimes commis au nom de l’amour. Depuis un « amour » maternel ou paternel étouffant qui obture les horizons d’une évolution libératrice à un enfant ou à un adolescent, jusqu’à « l’amour » des indigènes qui a pu conduire à la colonisation et aux conversions forcées, la liste est longue des dérives justifiées au nom de « l’amour » du prochain.
Trop souvent, dans notre volonté d’aimer les autres, nous voulons leur imposer notre itinéraire, alors que Dieu a pris le risque de créer des libertés qui peuvent lui dire non. Plus encore, nous pensons parfois qu’il y aurait des « sciences » qui seraient les fondements de l’amour. Quand celui-ci se réduit, au niveau individuel, à une science psychologique ou sexologique et au plan collectif à la planification administrative ou à la croisade au nom de la démocratie, il devient un outil de normalisation et non plus un jaillissement unique d’une liberté et d’une gratuité. Certes, psychologues et sexologues sont parfois utiles et toute société humaine a besoin de s’organiser. Mais ces savoirs et ces entreprises n’ont de sens qu’au service d’une société d’hommes assumant leur liberté et leur foi dans l’être humain.
C’est avec beaucoup de justesse que Stan Rougier écrit : « La pire calamité qui ronge les humains, brise les couples et suscite les guerres est la condamnation de l’autre, un comportement dont raffolent les dénicheurs de coupables. Jésus est mort de cette attitude. Le procès d’intention est le plus motel des péchés ».